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Sang de France : épis. 1

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Roman-Feuilleton - Sang de France
Écrit par T.B   
Samedi, 01 Novembre 2008 22:51

Le malheur s'est brutalement abattu sur notre village. Je m'en souviens parfaitement, c'était le 1er août 1914, en fin d'après-midi. Je batifolais dans les champs, insouciant, quand les cloches de l'église se sont mises à sonner à tout rompre.

Cela n'arrêtait plus. Bientôt le vacarme assourdissant s'est étendu de loin en loin, de village en village, au-delà des collines qui, inlassablement, renvoyaient l'écho des cloches soudain devenues folles. Je ne comprenais pas. Il me semblait que l'Ardèche tout entière était prise dans la tourmente.

J'ai gagné la vieille place en courant. Un groupe de personnes s'était réuni qui commentait allègrement ce brusque tohu-bohu. Au même moment, un gendarme a dévalé les marches de notre mairie puis, sans se retourner, a sauté sur sa bicyclette. L'instant suivant il disparaissait dans un nuage de poussière au coin de la rue. La symphonie des cloches ne cessait toujours pas et tout le village quittant les champs et vidant les ateliers, s'est retrouvé agglutiné devant la mairie en moins d'une demi heure. Le maire entretemps avait revêtu, bien malgré lui, son habit des grands jours, et s'est avancé sur le perron, bien en vue. Son expression était grave, si grave que tout le monde s'est tu. L'air lourd, la chaleur étouffante de cette fin d'après-midi, étaient porteurs de mauvais de mauvais présage. Les visages étaient inquiets. Mon père, un paysan blond, solide comme un boeuf, crispait ses poings sur sa chemise. Mes deux grands frères, visiblement nerveux eux-aussi, se tenaient à ses côtés. J'ai ensuite aperçu ma mère à l'autre bout de la place, à l'ombre d'un platane, étroitement serrée contre ma grande soeur, comme si elle craignait de la perdre. Tout cela ne me disait rien qui vaille.

-Mes chers concitoyens, a commencé le maire d'une voix fébrile, j'ai la lourde tâche de vous informer que la France, notre patrie, est sur le point d'entrer en guerre avec l'Allemagne. C'est partout la mobilisation générale. Les gars de notre village vont devoir quitter leur famille vont devoir ce soir ou demain, au plus tard.

A ce moment là, sur la place, l'émotion était intense. La terrible nouvelle tombait sur Maronny-le Canton, comme ça, sans prévenir. Une rumeur avait bien circulé les jours précédents, avec insistance, mais nul n'avait osé imaginer pareille issue. C'était la consternation la plus totale. Je me souviens que notre maire, un brave homme portant la soixantaine, paraissait abattu. Il se contenait à grand peine, sa voix le trahissait. N'y tenant plus, d'une seule traite il a conclu

-Nous allons placarder un avis publique sur les panneaux d'affichage. Tout y sera clairement affiché.

A l'époque, nous vivions dans une ancienne maison que notre famille tenait depuis des générations. Avec son toit de chaume épais, ses murs de pierre, son enclos, la grande volière, ainsi que le puits dans l'arrière cour, elle ressemblait à une ferme. Une fois le seuil franchi, on entrait dans une grand pièce carrée tenant lieu de cuisine et de salle de séjour. Une cheminée, noircie par les années, nous réchauffait l'hiver. Dans un coin d'ombre de la pièce, une porte voûtée préservait la chambre des parents. Mes frères, ma soeur et moi vivions juste au dessus, au grenier.

La nuit fut agitée. Personne chez nous n'a dormi et je crois bien que c'était la même chose dans chaque foyer. Des exclamations, des plaintes douloureuses et des cris étouffés trouaient la nuit. Tout le monde s'affairait. Ma mère allait nerveusement d'un point à l'autre de la maison, cachant son visage en larmes sous sa longue chevelure brune. C'était une belle femme qui souvent attirait le regard des hommes. Mon père l'avait rencontrée vingt ans plus tôt, à Perpignan, lors de l'unique voyage qu'il eut fait de sa vie, pour fêter ses vingt ans, en bordure de mer. Un évènement à l'époque. Quinze jours plus tard seulement, ma mère Jeanne et lui filaient ensemble vers l'Ardèche, à Maronny le Canton.

Dans la nuit du 1er au 2 août 1914, l'unité de la famille semblait menacée comme jamais auparavant. Chacun exprimait son émotion à sa manière. Ma mère et ma soeur Adeline pleurait à tour de rôle; mon père, fidèle à son image d'homme rude, demeurait impassible; Célestin, l'aîné, qui lui ressemblait trait pour trait, s'était replié sur lui-même. Il n'y avait guère que Maurice, le cadet, pour manifester sa joie d'aller au combat.

-On va s'en payer une bonne tranche ! clamait-il dans l'insouciance de son jeune âge. Les Allemands n'ont qu'à bien se tenir!

J'étais alors jaloux de lui. Moi aussi, je voulais en découdre avec l'ennemi. Mais j'avais seize ans seulement, j'étais trop jeune pour monter au front.

Au petit matin, tout le village était en ébullition. Les femmes accompagnaient leurs maris et leurs fils vers la gare. C'était une pagaille indescriptible où se mêlaient les cris, la colère et la résignation. Voilà comment les choses se sont passées. Il ne fait pas croire ce que raconte la légende. Les appelés ne sont pas partis la fleur au fusil. Tout cela est faux. Dans les grandes villes, peut-être, on est pris le train au son des fanfares, devant une foule enthousiaste, mais en campagne on était parfaitement conscient du danger. La guerre n'est pas une plaisanterie.

J'ai vu tous les gars de notre village, unis plus que jamais, paysans, artisans, cadres et ouvriers, montaient ensemble dans le train. Maronny le Canton comptait alors 750 habitants. Plus du tiers partaient sur le front.

Durant les jours qui ont suivi, le village a paru désespérément vide. Il semblait avoir perdu son âme. C'est bien ce jour-là, lorsque vos proches, amis et voisins de tous les jours disparaissent que vous découvrez, soudain, combien ils vous manquent. Entretemps, le travail dans les champs allait prendre du retard. Les maigres denrées que nous donnait un sol aride et rocailleux risquaient d'être perdues pour moitié. Par chance, nous étions à l'abri chez nous. Mon père et mes frères avaient entassé des réserves, à la sueur de leur front. Et puis il y avait des légumes au jardin, sans compter nos poules et notre chèvre qui, chaque jour, nous donnaient des oeufs et du lait

-Tout ira bien, a fait ma mère, un matin. Ton père et tes frères sont partis depuis une semaine déjà. Ils devraient nous revenir avant la fin de l'été.

Voilà ce que tout le monde croyait à l'époque. On ignorait tout de ce qui serait la grande guerre. Personne alors ne pouvait imaginer. Personne.

Ma mère m'a posé un baiser sur le front comme pour me réconforter. Avec du recul, je crois bien qu'elle cherchait à se rassurer elle-même. Pierre, son mari, lui manquait. Ses fils aussi.

Quelques semaines auparavant, j'avais fait la connaissance de Mona. Elle était arrivée à Maronny le Canton, au printemps, et vivait seule avec sa grand-mère, au sortir du village. On ne savait rien de sa famille, on supposait que ses parents étaient morts. Mona avait dix sept ans, mais son corps déjà épanoui lui donnait des allures de jeune femme. J'aimais son sourire mutin, sa chevelure brune épaisse, et ses yeux amandes, pétillants de vie. Elle aurait dû faire tourner la tête des garçons de mon âge, mais pour une raison qui m'échappait, tous la tenait à l'écart.

-La fille de la sorcière, disait-on. Elle porte le mauvais oeil.

Il faut croire que j'avais le goût pour le mystique, à moins que je fusses indifférent à tous ces commérages. Mona me plaisait, voilà tout. Son apparition soudain à Maronny avait marqué pour moi un avènement, la promesse de jours nouveaux.

C'était dimanche, je n'étais pas tenu de travailler aux champs, j'étais libre. Un brin de paille au coin des lèvres, je m'en allais à la rivière, à trois kilomètres du village. Mona était assise sur un mur. Son regard se perdait beaucoup plus bas vers la vallée, sa solitude semblait lui peser. Quand elle m'a vu, son visage s'est éclairé.

-Où vas-tu Bastien ? m'a t-elle demandé en décochant un large sourire.

-A la rivière, pardi, ai-je répondu.

-Tu vas à la cascade?

-Je pense bien. Personne n'y va plus en ce moment. Pour sûr, je vais être tranquille.

-Je viens avec toi.

C'était comme ça avec Mona. Tout paraissait simple. Je la rencontrais et, tout naturellement, nous passions du temps ensemble. Cela faisait parler les gens, mais je m'en moquais bien, j'étais tout à mon bonheur. Le sourire de Mona m'importait plus que les ragots du village.

Nous avons fait la route, côte à côte. Le soleil à pic cognait dur sur la pierraille. Quand nous sommes arrivés à la cascade, une demi heure plus tard, je suais à grosses gouttes.

Mona s'est dévêtue devant moi, sans façon. Elle a ôté sa chemise en dentelles d'un geste, a fait glisser sa longue jupe à fleurs à ses pieds. Sur l'instant, j'en suis resté tout chose. Je me suis senti bouleversé par sa silhouette voluptueuse. Je ne pouvais m'empêcher de regarder du coin de l'oeil sa poitrine bombée, ferme.

-Eh bien quoi ? a fait Mona. Ne reste pas planté là. Viens donc te baigner.

L'eau était très fraîche. Mona s'est lancée la première en poussant des cris aigus. Je l'ai suivie et nous avons nagé ensemble sur l'autre rive, en faisant la course. Elle m'a devancé d'une longueur et s'est aussitôt hissée sur un rocher.

-Tu sais plonger ? m'a-t-elle demandé.

-Bien sûr, ai-je répondu fièrement.

-Alors rejoins-moi.

-D'accord, je te suis.

A peine a-t-elle fendu la surface de l'eau, que j'ai grimpé sur le rocher pour plonger à mon tour. Après ça, nous sommes restés allongés au bord de l'eau, sous un soleil de plomb. J'entends encore les cigales chanter à la cime des pins.

-Je t'aime bien, a dit Mona.

-Moi aussi, ai-je avoué, mais je ne comprends pas.

-Quoi donc ?

-Les autres. Pourquoi te veulent-ils du mal ?

-Parce que je suis différente.

-Tu es différente ? Comment ça ?

-Je ne vais pas à l'église. Ça dérange.

-Tu ne crois pas en Dieu ?

-Bien sûr que si.

-Alors tu dois aller à l'église.

-Pas forcément.

-Comment ça, pas forcément ? Ceux qui croient en Dieu vont à l'église le dimanche.

-J'ai un autre Dieu.

-Un autre Dieu ? me suis-je étonné. Ce n'est pas possible. Il n'y a qu'un seul Dieu.

-Non, a fait Mona, c'est une question de croyance.

Mona était toujours pleine de mystère. On ignorait d'ailleurs d'où elle venait et pourquoi elle demeurait chez sa grand-mère. Toutes deux habitaient la cabane. Sans doute parce qu'elle était montée en bois plutôt qu'en pierre. Moi, elle me plaisait leur maison avec ses façades couleurs pastelles, ses pots de fleurs accrochés au balcon et sur le rebord des fenêtres.

Comme souvent, nous sommes rentrés à la tombée du jour Mona et moi.

-On se voit demain, n'est-ce pas ? A t-elle dit

-Je pense bien, oui, ai-je répondu

-C'est promis, hien ?

-Promis

Pour sûr, Mona pouvait compter sur moi. La vue de son corps presque nu m'avait troublé une grande partie de l'après-midi. Et puis le courant passait entre nous. Il n'y avait guère de place pour l'ennui. Nos rencontres étaient toujours riches de surprises, d'imprévus.

Entretemps, ma mère m'attendait sur le pas de la porte. L'expression de son regard m'a refroidi.

-Où étais-tu fourré toute l'après-midi ? A t-elle interrogé, l'air mauvais.

-A la rivière, ai-je fait tout naturellement.

-Avec qui ? Personne au village ne t'a vu!

-J'étais avec Mona

-Encore celle-là ? Cette fille de rien du tout ?

-Mais maman...

-Quand je pense que ta soeur et moi avons travaillé dur toute la journée! Vivement que ton père et tes frères reviennent! Décidément, tu n'es bon à rien.

Je comprenais mal ce qui m'arrivait. Ma mère n'était pas comme ça d'habitude. Elle devait se ronger les sangs, bien sûr. Ces jours là, d'ailleurs, toutes les femmes restées seules au village paraissaient changées. La guerre avait peu à peu, de façon insidieuse, des répercussions jusque dans le Midi.


A suivre...

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